Le 14 août 2007

Une question fondamentale se pose dans les débats sur les sables bitumineux du Canada : quels devraient être le rythme et l’envergure de l’expansion? Les producteurs de bitume et les sociétés pipelinières parlent de tripler la production de manière à la porter à 3 millions de barils par jour (b/j) d’ici 2015. Si nous ne pouvons pas recourir à des oléoducs tels que le Keystone, l’Alberta Clipper et le Gateway, il s’ensuivra que l’offre de bitume dépassera notre capacité d’acheminement, ce qui fera baisser les prix. Selon l’industrie, il est dans l’intérêt du public que l’Office national de l’énergie ne permette pas que cela se produise.

Le triplement de la production d’ici 2015 soulève une foule de questions. Des usines de valorisation et des raffineries seront-elles établies au Canada avant que les contrats d’exportation à long terme ne nous engagent à acheminer le bitume aux usines de valorisation américaines? Il y a des questions ayant trait à l’approvisionnement en gaz naturel et à l’eau douce et des questions sociales telles que la prestation de logements et de soins de santé aux travailleurs permanents et migrants. La question qui est peut-être la plus importante est celle de savoir si le taux d’expansion permettra au Canada d’honorer ses engagements sur le changement climatique pris depuis la conclusion du Protocole de Kyoto. Ce sont des questions importantes précisément du genre que l’ONE devrait se poser, selon le SCEP, afin de déterminer l’intérêt du public du Canada.

Et qu’arriverait-il si les gouvernements du Canada et des États-Unis s’unissaient aux grandes sociétés pétrolières et pipelinières pour accroître non pas de trois fois mais bien de cinq fois de la production de pétrole tiré des sables bitumineux d’ici 25 ans? Il va sans dire que l’atteinte de cet objectif ambitieux comporterait des recommandations adressées à tous les intervenants de l’industrie, aux gouvernements et aux organismes de réglementation. Or, il faudrait que les questions sociales et environnementales telles que celles qui ont trait aux emplois et aux gaz à effet de serre soient exclues de ces recommandations. C’est précisément ce qui s’est passé à Houston, au Texas, en janvier 2006 sous les auspices du Partenariat pour la sécurité et la prospérité (PSP).

Le PSP est le modèle d’intégration continentale visant à remanier l’ALENA en fonction des besoins en sécurité des États-Unis. La réunion annuelle sur le PSP aura lieu la semaine prochaine à Montebello (Québec) derrière les habituels barbelés et gaz lacrymogènes destinés à empêcher George Bush, Stephen Harper et Felipe Calderon de subir l’indignité de voir des manifestants. Si vous ne connaissez pas déjà bien les enjeux du PSP et de la réunion de Montebello, vous pouvez vous renseigner à ce sujet auprès du Conseil des Canadiens à l’adresse http://www.canadians.org.

Le PSP menace la politique énergétique canadienne parce que le premier ministre Harper s’est engagé à s’efforcer dans son cadre d’approfondir l’intégration continentale de l’approvisionnement en énergie. Or, le PSP n’a fait qu’incorporer le Groupe de travail nord-américain sur l’énergie (GTNAE) créé quatre années plus tôt par Jean Chrétien et George Bush. Il s’agit d’une organisation publique-privée permettant à des autorités gouvernementales et industrielles de discuter d’approvisionnement en énergie et comprenant quatre sous-groupes d’experts. Quand le PSP a absorbé le GTNAE, il y a ajouté cinq nouveaux sous-groupes, et notamment le Groupe d’experts sur les sables bitumineux qui a tenu un atelier à Houston.

Il ressort de cet atelier un impressionnant rapport de 90 pages truffé d’information sur les sables bitumineux et les marchés. Ce rapport indique ce qu’il faudrait pour faciliter la production de 5 millions de b/j de pétrole à partir des sables bitumineux et le besoin de « simplifier » l’approbation de la construction des oléoducs nécessaires pour acheminer ce produit sur les marchés américains. Ont participé à l’atelier des sociétés pétrolières et pipelinières, le ministère de l’Énergie des États-Unis et 10 bureaucrates établissant les politiques du gouvernement fédéral et du gouvernement de l’Alberta, y compris l’économiste en chef de l’Energy and Utility Board de l’Alberta et le directeur de la Division du pétrole de Ressources naturelles Canada. Vous pouvez lire le rapport à l’adresse www.rqic.alternatives.ca/psp/os_spp_wwr.pdf

Il y a deux semaines, les trois ministres de l’Énergie du PSP - Gary Lunn du Canada, Samuel Bodman des États-Unis et Georgina Kessel du Mexique - ont tenu une réunion à Vancouver en prévision du sommet de Montebello. Selon les reportages du Globe and Mail et du Petroleum News, M. Lunn a fait pression sur M. Bodman pour accélérer l’approbation par les organismes de réglementation des États américains des projets pipeliniers Keystone et Enbridge déjà soumis à l’examen de l’ONE au Canada. « Nous entendons réduire de moitié le délai d’approbation », aurait dit M. Lunn. http://www.petroleumnews.com/pdfarch/527949191.pdf.
Bien sûr, cela n’influence nullement l’Office national de l’énergie, qui examine soigneusement les différents projets pipeliniers d’exportation de bitume pour déterminer s’ils sont dans l’intérêt du public du Canada.

Trêve de sarcasme, cela crève les yeux que la participation de l’actuel gouvernement conservateur au PSP fait planer une ombre géopolitique continentale sur le débat canadien naissant au sujet des sables bitumineux, des exportations de bitume et de la sécurité énergétique canadienne. En fait, le programme du PSP et du GTNAE sur l’énergie va beaucoup plus loin que l’expansion de l’exploitation des sables bitumineux et englobe la transmission transfrontalière d’électricité et un projet de revalorisation de nos ressources en gaz naturel en voie de se raréfier par l’aménagement de terminaux de gaz naturel liquéfié sur les côtes de l’Atlantique et du Pacifique.

Samedi, les syndicats des travailleurs et travailleuses de l’énergie et certains de leurs partenaires sociaux du Canada, des États-Unis et du Mexique tiendront leur propre sommet à Montréal afin de mieux comprendre le PSP et de mettre l’accent sur les besoins en énergie de la population de chacun des trois pays. La semaine prochaine, nous présenterons un compte rendu de cette première réunion nord-américaine des syndicats du pétrole, du gaz et de l’électricité.